C’est avec une grande inquiétude que l’équipe de La Gouvernance au Féminin réagit à la déclaration conjointe de la Ministre des Femmes et des Égalités du Royaume-Uni, Liz Truss et du Président de la Commission des droits de l’homme, David Isaac. Le 24 mars dernier, une annonce a été faite sur la suspension des rapports des employeurs portant sur l’écart salarial entre les genres, au Royaume-Uni :

« Nous reconnaissons que les employeurs à travers le pays font face à une incertitude et à une pression sans précédent, en ce moment. Pour cette raison, nous pensons qu’il serait judicieux de suspendre l’application des rapports sur l’écart salarial entre les genres, cette année. »

On ne peut s’empêcher de constater que les droits des femmes ont encore une fois été bafoués, ignorant ainsi la contribution inestimable que les femmes apportent à l’économie et au monde corporatif. Le secteur privé doit tirer profit du potentiel de l’ensemble de ses ressources, et pour ce faire, les gouvernements doivent mettre l’égalité salariale au coeur de leurs priorités. Ceci est particulièrement important lorsque nous faisons face à une situation de crise de l’ampleur de la COVID-19. Avant même que cette crise n’éclate, un écart salarial d’environ 17,3% existait entre les hommes et les femmes. Cet écart salarial s’élève jusqu’à 35% dans certains pays. En raison de la COVID-19, les employeurs procèdent à des licenciements massifs et des réductions salariales dans le but de maintenir la viabilité de leurs entreprises. L’impact est d’autant plus important pour les groupes d’individus marginalisés qui entraient déjà dans cette crise avec un désavantage financier. De plus, les conséquences de la quarantaine et de la distanciation sociale ont augmenté la charge de travail non rémunéré des femmes. Les inégalités salariales augmentent considérablement lorsqu’elles ne sont pas surveillées et corrigées avec diligence. La Gouvernance au Féminin estime que nous ne devons pas laisser la COVID-19 et ses impacts économiques entraver les progrès vers l’égalité des genres ; pour pouvoir agir il faut prendre des mesures, voire même, légiférer.

La décision du gouvernement britannique de suspendre les rapports sur l’écart salarial entre les genres démontre malheureusement que les citoyennes et leurs droits ne représentent pas une priorité pour ce gouvernement.

La Gouvernance au Féminin comprend que, compte tenu de la situation économique actuelle, ce peut être bénéfique pour les organisations d’être exonérées de certaines charges fiscales. Cependant, nous croyons fermement à la nécessité de maintenir en place les exigences relatives au dévoilement de l’écart salarial entre les genres. L’application des droits des femmes devrait être une norme indiscutable.

Des éléments tels que le suivi rapproché et la correction des inégalités salariales ou la composition des organes décisionnels et de la main-d’oeuvre en général sont des éléments cruciaux pour s’assurer d’une sortie de crise réussie et d’un avenir plus résilient avec un vivier de talents féminins plus robuste. De nombreuses études ont démontré que la diversité agit comme une soupape de sécurité en temps de crise, en grande partie grâce aux principaux avantages liés aux approches complémentaires des femmes et des hommes en matière de prise de décision, de gestion des risques et de résolution de problèmes. Une recherche menée par McKinsey&Company a révélé que les entreprises qui ont une diversité culturelle et une diversité de genre sont 35% plus performantes que celles qui sont plus homogènes. En outre, après la crise économique mondiale de 2008, les entreprises bénéficiant d’une plus grande diversité se sont redressées plus rapidement.

Un avenir avec une main-d’oeuvre égalitaire est plus prometteur car nous serons tous mieux outillés à surmonter les difficultés, d’autant plus qu’une multitude de recherches démontre la capacité des femmes à gérer efficacement les risques. Dans le monde corporatif, cela est démontré par ce que l’on appelle le phénomène du « glass cliff » (falaise de verre), selon lequel les femmes sont nommées à des postes de direction principalement lorsque les organisations présentent des risques élevés de défaillance organisationnelle. Il convient également de noter que la probabilité de survie des entreprises ayant une femme aux plus hautes instances décisionnelles est de 60%, contre 49% pour les entreprises ayant un homme dans le même rôle.

Le problème est loin d’être résolu au Canada. En effet, la plupart des données récentes de Statistiques Canada démontrent qu’en 2018, les femmes gagnaient en moyenne 13,3% de moins par heure que les hommes. En ce qui a trait aux questions d’égalité des genres, le Royaume-Uni sert souvent de modèle pour la législation canadienne, comme c’est le cas avec la structure de gouvernance basée sur le principe «se conformer ou s’expliquer », ou encore la Loi sur la transparence salariale de l’Ontario. Nous espérons sincèrement que nos législateurs s’abstiendront d’adopter la récente mesure contre-productive prise par le gouvernement britannique.

La crise mondiale actuelle ne devrait pas justifier une régression par la renonciation à des politiques égalitaires qui ont été tant attendues et aussi ardemment défendues, au cours des dernières décennies. Ceci ne devrait pas être une occasion pour favoriser des pratiques archaïques qui ont pénalisé et négligé la moitié de notre population, mais plutôt une opportunité de s’assurer que nous protégeons collectivement le progrès réalisé en matière d’égalité des genres. Avoir un monde corporatif égalitaire est non seulement la meilleure décision d’un point de vue social, mais d’un point de vue économique également et dans le meilleur intérêt des hommes comme des femmes et de la société canadienne dans son ensemble.

Ramenons tous à notre mémoire les mots de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».